L’interprétation au Forum universel des cultures, Barcelone 2004

Les villes, c’est comme les bicyclettes; quand on arrête de pédaler, on tombe… Barcelone a mis en pratique cet adage, au fil de cinq mois de multiples événements culturels chapeautés par le Forum 2004

Hugo Pooley doing consecutive at speakers' corner during the Parliament of ReligionsEn 1992, en accueillant les J.O. chez elle, la Catalogne s’était propulsée sous les feux de la rampe, se dotant enfin, dans la foulée, du périphérique qu’elle réclamait depuis des lustres, d’une tour de télécommunications de pointe et de complexes sportifs dignes d’une grande capitale. Quelques années plus tard, elle remet en scène un événement, cette fois créé de toutes pièces, un « Forum universel des cultures », dont elle fait une formidable opération d’urbanisme, doublée d’une manifestation culturelle multicolore. Ce qui n’était au départ qu’une coquille vide, où il y avait tout à inventer, s’est converti en un parc de 30 ha dissimulant une station d’épuration et tournant autour de la diversité culturelle, du développement durable et des conditions de la paix. Expositions multiples, ateliers, spectacles, jeux, commerce juste, Camp de la paix accueillant 1 300 enfants de 28 villes du monde, et… cinquante congrès, baptisés Dialogues, tous avec interprétation simultanée, soit, avec ses 4 700 jours/interprètes étalés entre mai et septembre 2004, la plus grosse opération du marché privé, puisque même le procès de Lockerbie avec ses 14 langues et son énorme contingent d’interprètes en stand-by, n’avait finalement représenté que 960 jours/interprètes effectifs.

Préparatifs

Mes premiers contacts avec les organisateurs du Forum (je devais d’ailleurs « briefer » en trois ans quatre directeurs de la communication successifs !) remontent à 1999. A l’époque, on me demanda de rédiger un projet décrivant la profession d’interprète et le marché européen de l’interprétation (ressources humaines, conditions de recrutement et contractuelles, etc.) ; je fus ensuite amenée, comme d’autres, à recruter des interprètes pour plusieurs petites manifestations ; puis intégrée dans de multiples réunions internes, et finalement engagée sur concours comme consultante, pour le poste de chef-interprète, à l’automne 2002. Forte d’une expérience comparable aux J.O. de 92 et dans d’autres congrès mouvementés, tels que celui de l’Union internationale des architectes en 1996 (70 interprètes dans 25 salles différentes pendant 10 jours), je pensais ingénument que 50 congrès, préparés 18 mois à l’avance, ne devaient pas poser de problème particulier… Je devais vite déchanter.

Il eût été relativement simple de recruter les collègues nécessaires à 50 congrès successifs dont on eût connu les dates, les langues et le nombre de salles à l’avance ; mais en fait le planning étant le fruit d’une négociation permanente et parfois ardue entre le Secrétariat technique de chaque dialogue et les Organisateurs du Forum, rien n’était jamais vraiment définitif. J’en veux pour exemple le statut des langues : le Forum commença par décréter que seuls le catalan, l’anglais et l’espagnol seraient langues officielles et que d’autres langues pourraient s’y ajouter, à la demande des organisateurs de chaque dialogue. Subrepticement, et n’en déplaise aux détracteurs de la francophonie, le français prit peu à peu sa place aux côtés des autres langues de travail puisqu’il fut réclamé dans pratiquement toutes les réunions. D’autres langues, telles que le chinois, le russe ou l’arabe, furent rajoutées (ONU oblige), puis supprimées, puis remises… en partie. Finalement, alors que le recrutement était pratiquement terminé, le nouveau gouvernement tripartite en place à la Generalitat décréta, quelques semaines avant l’inauguration, que tout le monde devait pouvoir au moins poser des questions en espagnol et en catalan dans les congrès et qu’il fallait donc rajouter le catalan dans les rares cas où il n’était pas encore prévu ; j’eus beau faire timidement valoir que le congrès de Linguistique computationnelle, dont c’était la 32ème édition - tout en anglais - dans 6 salles, n’avait peut-être pas besoin d’un tel déploiement de moyens, rien n’y fit ; le couperet tomba : « que es posi… ». Vous aurez reconnu le présent du subjonctif ayant valeur d’impératif… auquel on ne se soustrait pas…

L’autre élément dont vous conviendrez avec moi qu’il est déterminant dans le recrutement est… la date et, bien sûr, les horaires. Là aussi, le calendrier nous réserva bien des surprises, au gré des engagements des orateurs ou des modérateurs et au fur et à mesure que le Département des Dialogues accomplissait de véritables miracles pour que toutes les pièces du puzzle puissent s’imbriquer. Plusieurs fois, un dialogue fut déplacé alors que de multiples options avaient été données aux interprètes. Pour les horaires, il fallut négocier très serré pour que la journée ne dépasse pas les 6 à 7 heures de travail. Le schéma général étant une plénière en auditorium, suivie d’ateliers en plusieurs salles, un roulement put heureusement être établi dans la plupart des cas entre les différentes équipes.

Autre facteur multiplicateur de la complexité : le chevauchement des dialogues. Chaque congrès étant négocié séparément, il n’était pas rare au début de constater que trois dialogues coïncidaient pendant une ou deux journées et que, par conséquent, il fallait importer à grands frais plusieurs équipes pour un chevauchement de 24 h dans… 17 salles ! Là aussi, il fut peu à peu décidé d’optimiser le calendrier et de rationaliser le recrutement en annulant l’interprétation dans certaines salles et en évitant, en grande mesure, ces chevauchements.

Au fur et à mesure que le panorama se précisait, je commençai à envoyer des options aux interprètes, leur demandant de réserver certaines dates au Forum. Parallèlement, des tractations furent entamées avec le service juridique du Forum pour l’élaboration du contrat individuel que chaque interprète signerait directement avec l’organisation. Les avocats prirent le contrat type de l’AIIC comme point de départ, mais arrivèrent à un contrat sensiblement différent, assorti de certaines clauses peu habituelles, imputables à la spécificité de l’événement. Heureusement, le texte prévoyait, en toute logique, que, pour tout ce qui ne contredisait pas le contenu du contrat, les « conditions générales de travail » établies par l’AIIC s’appliquaient.

Le Forum accepta la clause d’indemnisation habituelle dans la profession en cas d’annulation, mais en contrepartie exigea que l’interprète soit tenu de dédommager l’Organisation, s’il ne se présentait pas et ne prévenait pas le chef-interprète. Tout remplacement pour cause de force majeure restait possible, naturellement, mais le « no show » était lourdement pénalisé. Les interprètes firent d’ailleurs montre du professionnalisme habituel dans le secteur et pas une seule fois cette clause ne dut être appliquée (malgré trois grossesses, un bras et un doigt cassés, et hélas ! le décès de deux proches en cinq mois).

L’autre chapitre épineux fut celui de la propriété intellectuelle. Le Forum, dont la vocation était d’assurer la plus grande diffusion du contenu scientifique et culturel de ses manifestations, accepta de verser des droits d’auteur aux interprètes, comme le stipulent la Convention de Berne et la législation espagnole. Il fallut toutefois faire un effort d’imagination pour décrire les différents supports de cette retransmission plus d’un an avant l’événement et prévoir des clauses adéquates de déni de responsabilité ! Les interprètes furent finalement retransmis en direct sur une chaîne du Forum appelée « Canal Diálogos » pendant 141 jours ; rediffusés via Internet pour certaines langues ; retransmis par la télévision durant certaines (brillantes) consécutives ; enregistrés systématiquement par nombre de journalistes au cours des conférences de presse ; et sans, aucun doute, piratés à gogo… Les droits d’auteur s’appliquèrent à un nombre non négligeable de jours/interprètes et les « booth manners » de toute l’équipe y gagnèrent en… raffinement.

Non contente de ferrailler avec les services juridiques, je commençai à l’époque, devant la complexité croissante de l’opération Options, à m’intéresser de très près à l’informatique. Pour les J.O. de Barcelone, j’avais eu la chance de bénéficier du merveilleux Programme d’Affectation des Ressources Linguistiques de la Commission européenne et je savais qu’un logiciel spécialisé s’avèrerait nécessaire. Dès novembre 2002, je conseillai donc au Forum d’acheter le logiciel Ipso Facto, développé par la société Ebullio et déployé dans plusieurs groupements d’interprètes. Il s’agit d’un progiciel de base de données offrant à l’interprète recruteur un outil intégré lui permettant notamment de créer des réunions à régime linguistique donné, de sélectionner des interprètes selon des critères multiples, de les affecter individuellement et de suivre de près l’évolution du statut de chaque interprète (contacté, optionné, annulé, confirmé, etc.). Pour plus de détails sur le fonctionnement exact de l’application, voir la version longue de cet article, susceptible d’intéresser plus particulièrement les interprètes recruteurs.

Le Forum disposant de sa propre base de données, appelée Deister, le service informatique déconseilla l’achat d’un outil autonome et décréta qu’il serait plus simple « d’émuler » Ipso Facto et de créer une base de données qui, elle, serait intégrée dans Deister, ce qui permettrait d’avoir dans la même base les réunions, les salles, les langues, les interprètes, le nombre de cabines nécessaires, etc. Seulement voilà… Pour cela, il eût fallu disposer déjà de données fiables et définitives, telles que les dates, heures, salles et langues de toutes les réunions pour procéder aux options et lancer les contrats! En outre, il eût aussi fallu intégrer toutes les règles implicites du recrutement, telles que le double pivot, la différence entre langue passive et active, etc. Des formules assez fantaisistes furent envisagées : on me proposa d’abord d’affecter une équipe par… exposé !! Vingt exposés, donc vingt équipes par jour, et donc… vingt options x huit interprètes… Ensuite, le programme bricolé en interne ne prévoyait pas que je puisse affecter un collègue n’ayant pas toutes les langues de la réunion (plus AIIC tu meurs !!). Finalement, il ne fallait pas moins de douze clics pour sélectionner un interprète et l’inclure dans l’équipe. Et moi qui pensais que l’informatique était censée vous simplifier la vie! Bref, en désespoir de cause, voyant qu’il s’agirait d’un travail de très longue haleine et que, par ailleurs, mes options préparées à la gomme et au crayon commençaient à devenir un écheveau inextricable, je décidai fin 2003 de faire moi-même l’acquisition d’Ipso Facto et de vérifier ainsi mes bricolages artisanaux.

En une semaine j’avais introduit mes cinquante congrès et multiples équipes dans Ipso Facto et vérifié les affectations provisoires. De fait, plusieurs doublons apparurent et, les interprètes n’ayant pas le don d’ubiquité, je dus corriger le tir et les dates de certains. Je fis à bon compte l’émerveillement de tout le service en produisant en un clin d’œil Feuilles d’équipe et Status List par ordre alphabétique et chronologique (c-à-d tous les interprètes en option, annulés ou confirmés, et leurs réunions)! Les options purent ainsi être progressivement confirmées et les contrats produits en début d’année.

Il était d’ailleurs grand temps ! En effet, un événement de cette envergure rivalise avec de nombreuses institutions, qui ont le front de continuer à recruter des interprètes comme si de rien n’était. Chacun savait que la Commission européenne recruterait à long terme, en octobre 2003, les interprètes dont elle aurait besoin au premier semestre de 2004 ; il en allait de même du Parlement européen, qui planifiait ses sessions plusieurs mois à l’avance ; le tout sans compter la tenue de l’Euro 2004 en juin, des J.O. d’Athènes en août et de grosses conférences immuables, telles que celle de l’Organisation internationale du travail, très gourmande en interprètes. Là, le Forum eut la chance de son côté : les incertitudes liées à l’Élargissement poussèrent la Commission à faire preuve d’une grande prudence dans son recrutement et la montagne accoucha d’une souris… Des interprètes d’Espagne se voyant habituellement proposer plusieurs semaines de travail à Bruxelles au cours d’un semestre ne reçurent pas un seul jour. De son côté, le Parlement européen, en pleines élections, eut le bon goût de n’organiser que trois petites sessions de 3 ou 4 jours à Strasbourg entre mai et septembre 2004. Par ailleurs, attirés par les perspectives de travail qu’offrait le Forum, une demi-douzaine d’interprètes décidèrent de déplacer pour au moins six mois leur adresse professionnelle à Barcelone, décision avantageuse pour le Forum qui put ainsi profiter d’un nombre accru de locaux, qui plus est avec des combinaisons linguistiques attrayantes.

Mais qui dit interprètes, dit cabines. On savait plusieurs années à l’avance que Barcelone allait enfin se doter d’un Centre de congrès moderne et spacieux, où s’installerait le Forum en 2004. Dès 1999, je glissai les normes ISO 4043 et 2603 relatives aux cabines d’interprétation dans mes rapports, mais c’est la représentante de la Commission technique de l’AIIC en Espagne, Martha Hobart, qui fut la première à découvrir que les architectes prévoyaient de coincer, dans le magnifique auditorium de 3 200 places, sept cabines fixes au lieu des cinq qu’aurait permises la norme. Une intervention énergique et plusieurs réunions postérieures permirent de limiter les dégâts : cinq cabines furent finalement construites (dont deux pour trois interprètes) dans l’Auditorium et le Centre équipa toutes ses salles de cabines portables Audipack parfaitement conformes à la norme.

Par ailleurs, il n’est pas surprenant qu’un événement de l’envergure du Forum suscite l’intérêt d’un grand nombre de personnes qui n’ont pas toujours la formation, l’expérience ou la combinaison linguistique requises pour faire partie de l’équipe d’interprètes, d’où l’importance de la sélection. Dès le début, le Forum avait adopté un certain nombre de critères de recrutement, qui sont par ailleurs ceux qu’appliquent la majorité des organisations internationales :

  • combinaison linguistique pertinente (alors que l’anglais est parlé environ 80% du temps, au Forum comme ailleurs, il est clair qu’un interprète ne comprenant pas l’anglais ne saurait être prioritaire) ;
  • antécédents et expérience (notamment dans des conférences de haut niveau, tant sur le marché privé que dans les organisations internationales, telles que l’Unesco, partenaire officiel du Forum) ;
  • proximité géographique (à compétences égales, priorité donnée aux interprètes locaux, puis au reste de l’Espagne et enfin au reste de l’Europe) ;
  • appartenance à l’AIIC (seule organisation mondiale à garantir les langues de l’interprète, ainsi que sa déontologie), ou à défaut avoir réussi un test dans une institution européenne ou des Nations Unies.

A ces critères viennent s’ajouter, comme c’est naturel dans un événement durant plus de 5 mois et où une cinquantaine d’interprètes se côtoient en permanence, esprit d’équipe et collégialité.

La sélection se fit donc sur cette base, en donnant notamment la priorité aux interprètes offrant le plus grand nombre de langues passives (ce qui, a posteriori, s’avéra très utile). Par ailleurs, un certain nombre de jeunes collègues de Catalogne m’ayant contactée, je pris la peine de prendre des références (certaines avaient déjà fait leurs « heures de vol » dans le cadre du Programme d’insertion de la Commission européenne) et d’organiser un test pour les entendre, afin de juger de leurs compétences. C’est ainsi que le Forum mit le pied à l’étrier à une douzaine de jeunes interprètes qui, dûment entourées de collègues plus chevronnés, furent d’ailleurs parmi les plus enthousiastes et les plus appliquées, et dont toutes sont devenues pré-candidates ou candidates à l’AIIC.

Je dois dire qu’à ma grande satisfaction, à plusieurs reprises lors du Forum, des organisateurs extérieurs venant de l’Unesco, du Conseil de l’Europe ou de UN-Habitat ont poussé un soupir de soulagement en apprenant que les interprètes étaient des membres de l’AIIC et m’ont confié tranquillement le recrutement de certaines salles supplémentaires, forts de la conviction qu’eux-mêmes auraient engagé les mêmes interprètes.

Je vous épargnerai tous les autres aspects logistiques et financiers qu’il fut nécessaire de planifier pour la manifestation (choix de l’hôtel et établissement des rooming-lists, réservation – et changement !! - des billets d’avion, liste des accréditations, documentation, planification du personnel et des équipements nécessaires pendant l’événement, élaboration du budget ou de la procédure d’autorisation et traitement des notes d’honoraires, etc.). Tout ceci nous amena, cahin-caha, au 3 mai 2004.

Phase opérationnelle

Checking assignmentsFin avril, un briefing général, agrémenté d’une excursion aux cabines – remarquablement bien cachées - de l’Auditorium du Centre de congrès, fut organisé afin de présenter l’organisation du Forum et les dispositions prises pour l’interprétation.

La salle 127, pièce servant de bureau de coordination et de salle d’interprètes – certes dotée d’une magnifique terrasse qui devait s’avérer très propice aux Happy Hours - nous était livrée dans toute sa nudité : trois tables et une prise d’électricité pour toute dotation. De fait, le bâtiment aurait dû être réceptionné un mois et demi plus tôt et les quinze premiers jours furent réellement épiques ! Pour toute personne empruntant le couloir à l’impeccable moquette jaune canari (rassurez-vous, elle ne le resta pas longtemps…) menant dans notre salle, la fébrilité y régnant eût paru très étrange. Tantôt vous croisiez Marcel (mon assistant) transportant chaises, bureaux et PC du haut de son mètre quatre-vingts ; tantôt vous vous heurtiez à une collègue dévouée, allongée sous une table pour bricoler une épissure ; tantôt vous me surpreniez à apostropher l’informaticien pour qu’il m’ouvre une porte dans le firewall du réseau local pour me permettre enfin d’envoyer des mails depuis Ipso Facto ! Bref, il fallut 15 jours d’agitation frénétique pour que la salle fût enfin équipée de trois douzaines de multiprises, téléphone, Internet, quatre ordinateurs dont un pour les interprètes, imprimantes, photocopieuse et même frigo, micro-ondes et machine à café. Rien à envier au SCIC ;-)

Le Forum prit alors sa vitesse de croisière. Avec quelques surprises tout de même… A plusieurs reprises, le régime linguistique de la réunion subit certaines modifications. Fréquemment, des personnalités portugaises ou brésiliennes, dont le Président Mario Soares ou le Ministre brésilien Olivio Dutra, préférèrent s’exprimer en portugais, langue montante par excellence. D’autres demandèrent à l’improviste à le faire en italien ou en allemand. A chaque fois que l’équipe disposait d’un minimum de deux pivots, les interprètes acceptèrent gracieusement de travailler à partir des langues maternelles des orateurs.

D’autres langues, prévues de longue date dans certains Dialogues (comme le russe, le chinois ou l’arabe) furent rajoutées avec assez peu de préavis à d’autres occasions ; ce fut le cas de ces dernières langues, mais aussi du farsi (notamment lors de la visite du Prix Nobel de la Paix Shirin Ebadi), du slovaque ou du hongrois (pour l’écrivain Peter Esterhazy). Au total, grâce aux prouesses du Département des Opérations, 13 langues purent être parlées lors des Dialogues et des conférences de presse: l’anglais, l’espagnol, le catalan, le français, l’arabe, le russe, le portugais, l’italien, le farsi, le chinois, l’allemand, le hongrois et le slovaque.

Les variations in extremis du nombre de salles constituèrent l’autre surprise, moins agréable, du Forum. C’est ainsi que la plénière du dernier jour du Congrès des Femmes se transforma en… 6 ateliers multilingues (et qu’il fallut recruter 20 interprètes pour le lendemain et en redéployer 48 !). D’autres encore constituèrent une grande première : le Festival International de la Jeunesse, pour lequel 5 équipes en 4 ou 5 langues avaient été recrutées, m’annonça la veille au soir que les multiples organisations de jeunes se réunissant à tour de rôle le feraient dans 7 ou 8 salles et… en changeant de régime linguistique dans chaque salle toutes les 2 heures !! Cela dut d’ailleurs les épuiser, car on en surprit plus d’un pendant la semaine faisant une sieste réparatrice sur la fameuse moquette jaune canari…

Mais une autre surprise attendait les interprètes : le Forum ayant décidé de mettre ses débats à la portée de tous les handicapés et malentendants, des interprètes en langue des signes étaient présentes dans la plupart des salles, consciencieusement branchées sur le canal espagnol. Mais ce n’était pas tout. Le texte de ladite version espagnole (original ou interprétation) apparaissait aussi (grâce à un système de sténotypie assistée par ordinateur transitant par Burgos ou Santiago du Chili) d’abord sur grand écran, puis, après les protestations vigoureuses de la cabine espagnole que cela déconcertait totalement, en sous-titres sur un petit écran relégué en général dans un angle de la salle de conférence. Il va de soi qu’à la vitesse de la parole, la transcription ne pouvait être parfaite et que souvent chiffres et noms en pâtissaient. Les interprètes obtinrent alors de l’organisation qu’une annonce apparaisse sur l’écran, indiquant qu’il s’agissait d’un système destiné aux malentendants et d’un service extérieur à la simultanée. Il est à craindre toutefois que, si ce système s’étend, plus d’un congressiste préférera l’illusion de la lecture à la compréhension réelle que permet une interprétation complète, précise et agréable à écouter.

Les Dialogues ayant réuni, au fil des cinq mois du Forum, un nombre incroyable d’intellectuels de renom, il était normal que l’organisation veuille exploiter leur présence au maximum. C’est ainsi que naquirent les 141 Questions. L’idée, originale, consistait à faire venir dans un petit théâtre en plein air, tous les soirs pendant une heure, devant un public de plus en plus nombreux, l’une des personnalités des Dialogues pour qu’elle réponde à une grande question éthique posée par l’Organisation, puis qu’elle en débatte avec le public. C’est ainsi qu’un soir on se pencha sur la question de savoir si les « langues minoritaires ont moins de choses à dire que les autres » ; que John Hume, Prix Nobel de la paix d’Irlande du nord, suscita un débat passionnant autour de l’alternative « Europe des Etats ou Europe des peuples ? » ou que Shirin Ebadi se demanda si la soumission de la femme dans les pays islamiques était imposée par Dieu ou par l’homme… S’agissant d’une scène en plein air et d’un nombre imprévisible de participants, il était impossible de distribuer des récepteurs infrarouges au public. La solution choisie fut donc, lorsque les langues étaient catalan-espagnol, de retranscrire sur grand écran ce que les interprètes dictaient en simultanée à des transcriptrices assises dans une cabine voisine. Naturellement, même si les dactylos avaient été des professionnelles hors pair, l’exercice eut été périlleux à la vitesse de la parole. On se souviendra ainsi d’un orateur vociférant que « el capitalismo es canibal porque… » et qui fut transcrit en « captalñismo cambal poñque » [sic]. Il est dommage que le clavier n’ait pas comporté une touche avec une tête de mort ; le message n’en aurait été que plus percutant… Ou, ce même orateur mentionnant les FARC de Colombie qui se retrouvèrent converties en… DRAG (pas terrible pour leur image)... Bref, peu à peu les interprètes s’habituèrent à concentrer le message et à dicter ce, qu’humainement, il était possible de transcrire à la vitesse de la parole. Par contre, lorsque l’orateur était étranger, un interprète faisait sur scène une consécutive en bonne et due forme de ses interventions, et lui chuchotait à l’oreille les questions du public.

Mais certains d’entre vous se demanderont ce qu’il en était de la documentation, cette condition sine qua non d’une bonne interprétation. Imaginant ce que pouvait signifier l’afflux de centaines d’exposés pour les 5 ou 6 salles en parallèle qu’il y avait dans la majorité des Dialogues, j’optai pour un système que nous avions testé lors du Sommet sur le sida de 2002 à Barcelone : l’ouverture de cinquante disques durs virtuels sur Internet, un par Dialogue, que chaque interprète, dûment muni d’un mot de passe, pouvait consulter depuis n’importe quel ordinateur. Il « suffisait » ainsi d’obtenir les exposés de chaque secrétariat technique et de les afficher sur ces DDV, avec le programme et la feuille d’équipe, pour que chacun puisse se préparer depuis son domicile. Hormis son côté pratique, ce système permit une mise à niveau informatique rapide de chacun et la salle 127 bourdonna vite de « cours particuliers en DDV » que les plus férus d’informatique donnaient aux autres! J’ajouterai que le succès ayant été inégal avec les organisateurs (certains m’envoyant ponctuellement des dizaines d’exposés et d’autres affichant par contre un silence radio total), les chefs d’équipe ont joué un rôle crucial pour obtenir et photocopier les versions orales de dernière minute. Non seulement y eut-il une saine émulation parmi les chefs d’équipe qui ont tous fait un travail absolument remarquable, mais de plus un certain roulement ayant été assuré, nombre de jeunes collègues ont ainsi pu perdre la peur d’aborder l’Orateur invité et de lui soutirer le texte qu’il garde amoureusement dans sa manche et qu’il s’apprête, naturellement, à lire à grande vitesse. Bravo à tous pour un merveilleux travail en équipe et une collégialité sans faille!

Pour ceux qui aiment les chiffres, sachez que le Forum a finalement reçu plus de 3 millions de touristes dans les spectacles et expositions organisés en ville et exactement 3 323 120 visites dans l’enceinte du Forum. Pour leur part, les Dialogues ont accueilli 2 411 conférenciers et presque 70 000 participants de plus de 170 pays ! Je ne m’étendrai pas sur la couleur finale de la moquette jaune canari… Ce tour de force collectif a engendré quelque 4700 jours/interprètes, effectués par 124 interprètes dont 60 domiciliés à Barcelone, 23 en Espagne (hors Catalogne) et 41 dans le reste de l’Europe (il ne fut pas nécessaire de recruter en dehors de l’Europe). Ce qui est remarquable, dans une opération de ces caractéristiques, c’est que les 60 interprètes locaux ont effectué à eux seuls 91,41% du volume total de travail, pourcentage extrêmement élevé, réalisable grâce au large préavis et au faible recrutement des institutions européennes pendant la période.

Barcelone passe désormais le témoin à Monterrey, Mexique, qui accueillera en 2007 la prochaine édition du Forum sur la Connaissance et le Savoir. A vous de jouer!



Recommended citation format:
Danielle GREE. "L’interprétation au Forum universel des cultures, Barcelone 2004". aiic.fr October 25, 2004. Accessed April 24, 2019. <http://aiic.fr/p/1548>.