Des interprètes et des choux de … Bruxelles

Ah, Bruxelles ! Que puis-je vous en dire à vous, mes très chers collègues interprètes qui avez roulé votre bosse un peu partout ; que vous en dirai-je à vous, avisés et distingués organisateurs de conférence ? Vous savez déjà tout d'elle. Vous avez visité la Grand Place, mangé des moules chez Léon, vu l'Atomium sous toutes ses coutures ; et pourtant, Bruxelles est une ville secrète sur nombre d'aspects de la vie quotidienne.

Ce qui semble simple au regard extérieur, se révèle d'habitude avoir un double voire un triple fond. Est-ce surprenant dans une ville dont le symbole principal est un chérubin joufflu et fessu, une espèce d'angelot d'un mètre dont l'obstination est de tenter de vous pisser au visage ? Permettez moi de vous mettre au parfum, enfin si j'ose dire. Prenons un exemple pour illustrer mon propos. Examinons le cas des interprètes au pays des choux de Bruxelles.

A la croisée des chemins européens, centre de l'indécision de l'Union européenne, Bruxelles doit sans conteste aspirer à l'honneur redoutable d'abriter le plus grand nombre d'interprètes par mètre carré au monde. Je renvoie les sceptiques au dernier annuaire de l'AIIC. Qu'ils comptent les pages. Et encore, il ne s'agit que des interprètes membres de l'AIIC. Si on leur ajoute les interprètes de passage qui louent leurs cordes vocales aux institutions européennes, à l'OTAN, à toute autre organisation internationale ou encore aux fédérations européennes ayant un bureau à Bruxelles, le nombre d'interprètes atteint des niveaux affolants. Si de plus, on observe que seuls 10% environ du marché privé florissant sont entre les mains des interprètes de l'AIIC, il n'est pas étonnant d'entendre dire que, les week-ends ensoleillés (il est conseillé de réserver), si vous décidez de faire une petite ballade en forêt de Soignes, sous la moindre brindille que vous foulerez, vous entendrez les propositions d'au moins une demi douzaine d'interprètes free-lance.

Frites et mayonnaise

Commençons par la base : « les frites accompagnées de mayonnaise » correspondent pour le Belge moyen à ce que sont les institutions européennes pour l'interprète free-lance. Elles représentent l'aliment de base de quiconque exerçant cette profession à Bruxelles et revendiquant le titre d'interprète de conférence. En dépit des mauvaises langues qui crachent leur venin en soulignant le caractère ennuyeux des frites que l'on gagne aux institutions européennes, le fait est qu'elles peuvent aussi bien être accompagnées de la sauce tartare d'âpres négociations entre partenaires sociaux au Comité Economique et Social, d'une sauce très pimentée comme celle que l'on sert aux auditions du Parlement européen, ou d'une délicate béarnaise pour ceux qui ont la chance de travailler pour un Sommet européen. Bien sûr, la mayonnaise est la sauce principale aux institutions européennes et, reconnaissons-le, des frites cinq jours par semaine, 52 semaines par an, suffisent largement à faire bondir votre niveau de cholestérol plus haut que le bâtiment Juste Lipse.  Alors voyons un peu ce que le marché bruxellois à d'autre à nous offrir.

D'innombrables bières d'abbaye

Un de mes amis a un jour passé ses vacances d'été en visitant les nombreuses abbayes que compte la Belgique. Au troisième jour, il était ivre mort, après une semaine il ne savait plus combien de bières différentes il avait goûtées et après trois semaines je lui rendais visite à l'hôpital où il sortait de coma éthylique. Le nombre de bières d'abbayes que l'on sert en Belgique n'a d'égal que le nombre d'interprètes consultants qui organisent la plupart des réunions du créneau AIIC du marché privé. Bon nombre d'entre eux sont des collègues présents sur le marché belge depuis des années et qui ont réussi à développer un petit portefeuille de clients fidèles qui leur confient le recrutement des équipes d'interprètes pour leurs réunions. Plusieurs de ces clients sont aussi attachés à leur interprète consultant que l'amateur de bière à son breuvage favori qui vous vendrait sa mère plutôt que de vous laisser goûter à son verre. Récemment, plusieurs nouvelles marques ont fait leur apparition sur le marché. Elles s'intéressent moins à la qualité et réputation de leur produit et veulent surtout gagner beaucoup d'argent en vendant n'importe quoi sous l'étiquette bière. Soyez donc prudent : si quelqu'un essaye de vous vendre de l'Abbaye de Budweiser ou de la Tour de Miller à un prix nettement inférieur à celui d'une bière d'abbaye normale, méfiez-vous. En cas de doute, vous pouvez consulter mon ami, l'éponge humaine, qui reconnaît l'authentique de l'imitation et qui par ailleurs n'est ni interprète ni organisateur de conférence (pour éviter les malentendus et les esprits tordus).

Un temps de chien

Tout le monde sait que neuf jours sur dix, le temps est pourri à Bruxelles, ce qui en fait le lieu idéal pour y tenir des conférences ; les participants à une conférence, d'un coup d'œil jeté de la fenêtre de leur hôtel sont facilement convaincus qu'il vaut mieux assister à la réunion pour laquelle ils sont venus plutôt que de baguenauder dans la ville, se faire tremper comme une soupe et risquer d'attraper un début de pneumonie. Ce n'est pas par hasard que tant d'organisations intergouvernementales ont décidé de s'établir à Bruxelles. A supposer que l'Union européenne ait décidé de planter sa tente à Nice, Capri ou Marbella, les fonctionnaires, bien connus par leurs grandes aptitudes à taper le carton ou leurs pauses-café copieuses, auraient encombré les plages de leur bronzette, envahi les terrasses de café, accompagnant leur expresso d'une petite belote ou sirotant un pastis en lisant le journal ; le résultat serait une UE composée des seuls six membres fondateurs et non des vingt et quelque actuels. Vous aurez compris ma démonstration : Bruxelles est un lieu productif.

Par un hasard malicieux, neuf réunions sur dix organisées avec interprétation à Bruxelles, font appel à des interprètes qui ne sont pas membres de l'AIIC. Personnellement, je connais quelques rares interprètes excellents qui travaillent sur le marché non-AIIC. Le problème c'est que vous pouvez tout aussi bien tomber sur l'un d'entre eux que sur un traducteur transformé en interprète pour les besoins de la cause, sur des étudiants qui n'ont pas les heures de vol nécessaires ou sur des gens qui prétendent parler l'Italien à cause de leurs dernières vacances en Toscane ou l'Allemand car leurs grands-parents possédaient un chien de berger.

Quoi qu'il en soit, l'expression consacrée veut qu'à quelque chose malheur est bon ; à Bruxelles, ce quelque chose a le goût du chocolat.

Chocolat belge ultrafin

Supposons que vous ayez organisé une conférence à Bruxelles. Le temps est abominable, la participation à la réunion est garantie ; cependant, à la fin de la première journée vous vous apercevez que le pire à Bruxelles n'est pas le temps qu'il fait. Le pire cela peut être les services des interprètes que vous avez loués chez Partenaire Entre Votre Fric Et Nos Spécialistes Linguistiques Tout Compris, SA. Votre conférence est comme un yaourt trois semaines après sa date de péremption. Vous vous réfugiez dans le confort de votre chambre d'hôtel 5 étoiles mais le téléphone sonne sans merci ; ce sont les participants et les orateurs principaux de votre conférence qui vous informent de leur intention de rester reclus dans leur hôtel, de se donner des indigestions en finissant des boîtes géantes de chocolats belges et en regardant CNN jusqu'à ce que le beau temps revienne à moins que vous ne changiez les babillards incompétents qui toute la journée en cabine ont tenté de torpiller votre conférence.

La balle est dans votre camp. Que faire ?

Premièrement, renoncez à commander le casier de bières d'abbaye que vous vouliez faire monter à votre chambre pour noyer votre chagrin. Votre conférence est la proie des flammes et les flammes et l'alcool font mauvais ménage à moins que vous ne souhaitiez faire une fin retentissante.

Si je puis me permettre un conseil : on lutte contre le feu par le feu et contre le chocolat ultrafin par le chocolat ultrafin et sur le marché de l'interprétation à Bruxelles, il est indéniable que le chocolat belge ultrafin est l'AIIC.

La raison pour laquelle le chocolat belge est sans conteste le meilleur au monde est qu'il est le seul chocolat produit à l'aide de beurre de cacao à 100% .Pas d'horribles graisses animales ni autres huiles végétales pour baisser le prix, non, juste 100% pur beurre de cacao, qui ne manquera pas de titiller vos papilles.

Selon ce même principe, l'AIIC ne réunit que des interprètes professionnels expérimentés, travaillant dans leur langue maternelle et connaissant parfaitement les langues qu'ils traduisent. C'est bien cela : 100% de pure compétence linguistique qui ne manquera pas de titiller vos tympans.

Comme pour le marché des bières d'abbaye, sur le marché du chocolat vous trouverez des chocolats de toutes saveurs et de toutes dimensions, élégamment emballés, des succédanés de chocolat, fourrés aux parfums les plus divers, des gaufrettes croquantes etc. mais si vous voulez du chocolat authentique, choisissez le chocolat belge au pur beurre de cacao ; si vous voulez de l'interprétation de qualité, choisissez des interprètes AIIC.

...et le fameux chou qui porte son nom ...

Récemment, un délégué est venu nous trouver dans la cabine à la fin d'une réunion. Il ne tarissait pas d'éloges sur la qualité de notre prestation au point que ma collègue et moi-même l'avons invité à prendre un verre. Après tout, ça n'arrive pas tous les jours qu'on flatte votre ego professionnel au point d'avoir le sentiment de flotter sur un nuage.

Nous en sommes venus à parler d'interprétation, ce qui m'a donné l'occasion d'essayer ma théorie « frites et mayonnaise, bière d'abbaye, mauvais temps, chocolat belge » avant de vous la soumettre. Après m'avoir écouté, notre délégué reconnaissant m'a présenté ses idées, que je soumets à votre réflexion.

Pour les délégués qui assistent à une conférence, l'interprétation ressemble aux légumes qui garnissent le plat principal au restaurant :

  • personne n'a envie de les manger à moins d'y être contraint.
  • Ceux qui n'en ont jamais mangé les regardent d'un air soupçonneux et dédaigneux.
  • Quand ils ne sont pas encore prêts à la consommation et pendant la cuisson, l'odeur peut gâcher tout le dîner.
  • Quand ils sont bien préparés et servis avec soin, c'est un complément raffiné et inattendu qui peut transformer un excellent plat en mets exceptionnel.

Voilà donc la description de ce que nous représentons pour nos auditeurs de l'avis de mon délégué et mon propre point de vue sur ce monde merveilleux du tissage de mots à la belge : un marché particulier pour les services d'interprétation encore qu'il ressemble probablement à d'autres marchés dans le monde ; après tout un légume est toujours un légume et nous sommes les carciofi alla giudia qui accompagnent le saltimbocca alla romana, le chou-fleur béchamel à côté du tournedos au poivre, nous sommes la Sauerkraut qui accueille la Wurst, oui, nous sommes les chips inséparables du fish ... croyez-moi mon expérience, cela fait des années que je suis un chou de bruxelles.

Version française de Michel Lesseigne et Josiane Lefebvre


Recommended citation format:
Carlos AMELLER. "Des interprètes et des choux de … Bruxelles". aiic.fr September 12, 2007. Accessed April 24, 2019. <http://aiic.fr/p/2759>.