Aux larmes, citoyens

La pauvre Académie française s'efforce de lutter contre toutes les dérives langagières, ayant benoîtement essayé de transformer le marketing en marchéage, le merchandising en marchandisage et le podcasting en baladodiffusion. La greffe n'a pas pris. L'Académie est larguée. Dépassée. Ringarde. C'est le français tel qu'on le parle qui l'emporte. Y a pas photo.

Ce matin, j'ai pris mon petit-déj comme d'hab, je me suis fringué pour mon rencard avec le boss, j'ai pris ma bagnole et je suis parti au boulot. La galère sur la route, c'était blindé, parce qu'il tombait des cordes et que la RATP est en grève. Y'avait des flics partout. Ras le bol. A la boîte, il n'y avait pas un chat. Le boss m'attendait. J'en ai marre, je trime comme un dingue, pas le temps d'aller bouffer et en plus, il est toujours speed et râle tout le temps. Tout ça pour le smic, à peine. J'avais prévu d'aller au cinoche, c'était mal barré. Finalement, le soir, j'ai voulu rejoindre mes potes, mais je me suis planté et ils s'étaient barrés sans moi. Font chier. J'en ai eu ma claque et je suis rentré me pieuter. Tu parles d'une journée !

Bon, j'arrête de déconner, on n'entend pas ce genre de français en conférence. Quoique... Faut pas rêver, on n'est pas à l'abri du conférencier qui se la joue, glisse un slogan connu ou raconte une blague, parce que « la culture, c'est comme la confiture, moins on en a, plus on l'étale ». Et les phrases branchées, les mots du moment, ils nous tombent sur le coin de la gueule sans prévenir. Pas de panique, je vous mets un lexique à la fin, promis, juré.

Côté ados, ils vous balancent des expressions comme « ça déchire » en réponse à tout ce qui leur paraît bien, ils commencent toutes leurs phrases par « le truc, c'est que », et ils terminent par « c'était trop bien », parfois abrégé en « c'était trop ».

Côté adultes, c'est plutôt du « j'ai une pêche d'enfer » quand ils sont en forme, ou « rien que du bonheur » pour une soirée réussie. Par contre, il y a accord intergénérationnel (autre mot en vogue) pour qualifier de « nul » ce qui est mauvais. Variante djeun : « nul à chier ».

Côté entreprises, on fait dans l'anglais. C'est la valse des « benchmarking », de l'expertise (qui ne s'applique en principe qu'à l'évaluation faite par un expert, par exemple celui de la compagnie d'assurance venu constater les dégâts occasionnés par votre voisin du dessus dont la douche fuit - mais c'est trop tard, l'anglais expertise s'est imposé), de la communication corporate, pardon, je devrais dire la com', comme dans « dircom », qui a remplacé le directeur de la communication, de la création de buzz pour faire parler de sa marque, et d'autres glissements comme celui de « people ».

Le cas de people est intéressant et récent (belle allitération). Les magazines qui couvrent la vie des stars s'appellent désormais des magazines people, ou pipeul, ou pipol, on a tout vu. En tout cas, et surtout avec Sarko, notre président, on assiste à une « pipolisation » des médias et de la politique. (On a aussi, soit dit en passant, la boboïsation des banlieues). Ce qui signifie qu'on ne s'intéresse plus qu'aux apparences, au paraître, et aux personnalités, en oubliant les questions de fond. Celles qui fâchent. Et on se gargarise de sigles : des RTT remises en cause par le patronat, on se met à la TNT et maintenant à la TMP. Sans parler de la loi TEPA.

J'oubliais le verlan ! On entend aussi couramment dire que « les politiques, c'est tous des ripoux », que « l'affaire est chelou », et donc « laisse béton ». On se plaint du chomdu et de la baisse des allocs. Sans parler des keufs, des meufs et des beurs. Avec le slogan anti-raciste « Black, Blanc, Beur » d'ailleurs. C'est plus tendance que « touche pas à mon pote », qui date un peu, même si les potes sont restés dans le langage courant pour remplacer les copains et les copines.

La presse cherche « le poids des mots, le choc des photos » comme l'avait lancé Paris-Match il y a bien longtemps. Avec des titres comme : « Sarko, qu'est-ce qui cloche ? ». Mais il y a aussi de nouveaux concepts : les « ministres de l'ouverture » sont ceux qui ne faisaient pas partie du sérail de l'UMP. Beaucoup d'élus de droite s'en plaignent, d'autant que les ténors du parti s'entre-déchirent et que les rivalités font désordre. L'apparente incurie du gouvernement donne le blues au peuple. Cependant, le PS ne fait guère mieux, les éléphants rivalisent de vacheries et se torpillent tant qu'ils peuvent. Ségo fait bande à part et du « tout sauf Sarko » des élections présidentielles, on est passé au « tout sauf Ségo » chez certains socialos (abrégé en TSS dans les deux cas).

Et tous ces problèmes ont des allures de « bugs ». Ma belle-fille dit couramment qu'il y a un bug, et ce peut être dans une machine qui ne marche pas, ou un raisonnement qui ne tient pas la route. Le mot est si répandu que le très sérieux hebdomadaire Challenge n'hésite pas à écrire (le 17 avril en page 5) ce beau morceau de français tout à fait actuel :

« Nombre de députés dénoncent l'amateurisme du gouvernement. Cacophonie sur fond de boycott des JO et déclarations intempestives de Rama Yade. Psychodrame autour des OGM et de Nathalie Kosciusko-Morizet. Cafouillage sur le budget, le gouvernement ayant annoncé 7 milliards d'euros d'économies, puis 5 de plus, plus 30. Confusion autour du RSA de Martin Hirsch. Gros couac avec la carte de réduction Famille nombreuse... Tous ces bugs ont mis la majorité en pétard. »

Dans les concepts du moment, n'oublions pas la « pénibilité » du travail, dont on devrait tenir compte dans la réforme des retraites, et tous ces droits « opposables », comme le droit au logement opposable (qui devrait être le droit opposable au logement).

La pauvre Académie française s'efforce de lutter contre toutes les dérives langagières, ayant benoîtement essayé de transformer le marketing en marchéage, le merchandising en marchandisage et le podcasting en baladodiffusion. La greffe n'a pas pris. L'Académie est larguée. Dépassée. Ringarde. C'est le français tel qu'on le parle qui l'emporte. Y a pas photo.

Pour vous aider

  • L'hymne national français début par ces mots: «Aux armes, citoyens» [dont le chanteur Serge Gainsbourg avait fait une parodie en version reggae intitulée «Aux armes, etc»]. Le titre de cet article était celui d'un article de journal que j'ai perdu. Que l'auteur (ou l'auteure, comme l'écrit maintenant le quotidien Le Monde) me pardonne.
  • Ce matin, j'ai pris mon petit-déjeuner comme d'habitude, me suis habillé pour mon rendez-vous avec le patron, j'ai pris ma voiture et je suis parti au travail. C'était une horreur sur la route, il y avait un monde fou, parce qu'il pleuvait beaucoup et que le métro était en grève. Il y avait des policiers partout. J'en ai assez. A l'entreprise, il n'y avait personne. Le patron m'attendait. J'en ai assez, je travaille énormément, je n'ai pas le temps d'aller manger, et en plus, il est toujours excité et se plaint tout le temps. Tout ça pour le salaire minimum, à peine? J'avais prévu d'aller au cinéma, mais c'était mal parti. Finalement, le soir, j'ai voulu rejoindre mes amis, mais je me suis perdu et ils sont partis sans moi. Ca m'a beaucoup ennuyé. J'en ai eu assez et je suis rentrer me coucher. Quelle journée!
  • Noter que: ras le bol, j'en ai ma claque et fait chier se traduisent tous par «j'en ai assez». Sur le terme «chier», c'était l'un des mots les plus horribles que l'on puisse prononcer quand j'étais jeune. C'était le summum de la vulgarité et aucun membre de ma famille ne l'aurait utilisé. Depuis quelques années, le terme semble avoir perdu beaucoup de sa force chez les jeunes qui en font une consommation effrénée. Il est décliné sous diverses formes: «à chier» est vraiment nul, «tu fais chier» veut dire «tu m'ennuies» (avec plus de vigueur quand même), «ça va chier» promet beaucoup de bruit et d'énervement. Dans tous les cas, à ne pas utiliser.
  • Déconner = faire l'imbécile. C'est un con, une conne. C'est con ce qui t'arrive = bête, idiot. Egalement vulgaire.
  • Quoique... expression favorite du comique Raymond Devos qui lançait une affirmation, faisait une pause, disait: «quoique», faisait à nouveau une pause, pour bien mettre en doute ce qu'il venait de dire.
  • Faut pas rêver = inutile de se faire des illusions.
  • Se la jouer = faire semblant d'être quelqu'un d'autre, prétendre être mieux qu'on est.
  • Blague = plaisanterie, histoire drôle.
  • Branché = à la mode, en vogue. S'applique aux mots, aux choses, aux lieux (notamment les restaurants ou bars), et aux personnes.
  • Tomber sur le coin de gueule = tomber dessus.
  • Pas de panique: expression assez courante, remplacée souvent par «on se calme» ou quelquefois par «zen».
  • Promis, juré: association fréquente des deux mots.
  • Ado = adolescent.
  • Un djeun = un jeune (argot des banlieues)
  • Bobo = bourgeois - bohême. Bourgeois avec des idées de gauche, mais bien installé dans son confort. Branché, cela va de soi. Les bobos s'installent dans les quartiers à la mode qui se boboïsent.
  • RTT = réduction du temps de travail. Réforme lancée par Martine Aubry en 1998-2000 pour réduire la semaine de travail à 35 heures. Très controversée, cette loi est battue en brèche depuis, surtout par le gouvernement actuel.
  • TNT = télévision numérique terrestre.
  • TMP = télévision mobile personnelle (la télévision sur votre téléphone portable, c'est très tendance).
  • TEPA = travail, emploi, pouvoir d'achat. Nouvelle loi de l'été 2007 pour favoriser l'emploi, en grande partie par des réductions ou exonérations d'impôts.
  • Verlan = mots à l'envers. Ripoux = pourris, chelou = louche, béton = tomber.
  • Chomdu = chômage, allocs = allocations chômage.
  • Keuf = flic = policier.
  • Meuf = femme.
  • Beur = arabe.
  • Black: on ne dit plus«c'est un Noir», mais «c'est un Black».
  • Tendance = quelque chose de tendance est à la mode. Un resto tendance, un magazine tendance.
  • «Touche pas à mon pote» a pendant longtemps été le slogan de SOS-Racisme, grande organisation anti-raciste.
  • Clocher = ne pas tourner rond, ne pas aller. Qu'est-ce qui cloche = qu'est-ce qui ne va pas? On pourrait dire aussi, dans le même registre: «qu'est-ce qui foire?».
  • «L'ouverture» a été l'un des grands chocs d'après l'élection présidentielle de 2005 quand le nouveau président a nommé des ministres qui n'appartenaient pas à son propre parti, déstabilisant ainsi fortement l'opposition à laquelle il coupait l'herbe sous le pied, mais en parallèle, provoquant la grogne dans ses propres rangs. Le terme couvre aussi les membres du gouvernement d'origine immigrée.
  • Faire désordre = ne pas donner une bonne image de soi. Donner l'impression de désorganisation ou de conflits.
  • Les anciens membres du parti socialiste, installés aux commandes depuis longtemps, sont souvent appelés «les éléphants».
  • Socialo = socialiste (les communistes étaient les cocos, les anarchistes, les anars, et les fachistes, les fachos, tous ces termes étant péjoratifs).
  • Vacherie = coup bas, mesquinerie, coup fumant, coup foireux, critiques acerbes.
  • Dans la campagne présidentielle, les deux candidats ont souvent été appelés Ségo et Sarko, pour la rime. «Le petit Nicolas» a été vite exclu, d'abord parce qu'il fait référence à la petite taille du président, ce qui n'est pas politiquement correct, et ensuite, parce que le vrai «petit Nicolas» est un gamin dessiné par Sempé et dont les aventures à l'école ont été racontées par Albert Goscinny (le père d'Astérix). Le gamin était trop mignon et trop présent dans la culture pour correspondre à Nicolas Sarkozy.
  • RSA = Revenu de Solidarité Active: revenu qui devrait être généralisé en 2009, et que toucheront les personnes dont le travail sera très mal rémunéré. Encore une trouvaille du président pour inciter les gens à accepter des petits boulots.
  • Couac = son discordant et faux (comme le couac d'une trompette)
  • Mettre en pétard = en colère, en émoi.
  • Pénibilité: concept sans équivalent dans les autres pays européens, mais fondamental dans la discussion sur les retraites. Il s'agit de tenir compte de l'usure physique provoquée par certains métiers (mineur, par exemple), des maladies professionnelles, et de l'usure psychique (enseignant dans des collèges difficiles), pour permettre à certains de prendre leur retraite plus tôt tout en conservant les mêmes droits que les autres. Elle est au cœur des débats sociaux actuels (à qui s'applique-t-elle, comment la mesure-t-on, etc).
  • Opposable = que l'on peut exiger de l'Etat. Par exemple, les personnes s'estimant lésées parce que l'Etat ne les aura pas suffisamment aidées à trouver un logement peuvent invoquer ce droit.
  • Largué = perdu, à la traîne, derrière les autres.
  • Ringard, ringarde = complètement démodé. On parle aussi de ringardise.
  • Y a pas photo = c'est clair, il n'y a pas de doute. Dans les courses, on prend des photos sur la ligne d'arrivée pour déterminer le concurrent gagnant quand deux ou plusieurs concurrents arrivent pratiquement en même temps. Si la distance entre le premier et les suivants est nette, on n'a pas besoin de photo. Donc il n'y a pas photo. CQFD (ce qu'il fallait démontrer).


Recommended citation format:
Martine BONADONA-CONSTANS. "Aux larmes, citoyens". aiic.fr June 2, 2008. Accessed February 20, 2019. <http://aiic.fr/p/2978>.