À quand une cabine flamande… Ou wallonne ?

Cet article ne sera ni objectif ni docte 1. Il aborde un sujet brûlant - je l'ai constaté chez tous mes collègues - et d'une complexité infinie. Je serais ravie s'il suscitait un débat. Il résulte d'observations glanées au cours de 13 ans de travail au Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) où est née une nouvelle désignation linguistique, le bcs (bosniaque/croate/serbe) et se bornera à quelques considérations sur les retombées pratiques du choix de classement linguistique, par l'AIIC notamment.

La langue - vecteur, voire fer de lance, de revendications politiques : c'est vieux comme le monde.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le souvenir de l'horreur qu'entraînent nationalisme et exclusion était encore vif dans les mémoires. L'heure était à l'entraide, à la protection sociale et individuelle contre les dérives totalitaires, à la volonté d'entente.

L'Europe naissante voulait, sinon gommer les divisions entre nations, du moins concilier

leur diversité et ainsi enrichir le patrimoine économique et culturel européen.

Dans notre profession, dans les réunions institutionnelles du Bénélux et de la CECA, il n'y a jamais eu à ma connaissance qu'une cabine néerlandaise (et une cabine française) et depuis que l'Autriche a rejoint la Communauté européenne en 1995, la cabine allemande dessert ses ressortissants, même si tous s'accorderont aisément sur les redoutables particularismes et particularités que présente l'autrichien. N'y a-t-il pas aussi, la plupart du temps, une seule cabine scandinave ?

Avec la politique d'élargissement, les organes dirigeants de l'Union européenne et les autorités nationales devaient choisir : jouer la carte de la fierté linguistique d'État et se 'babéliser', faisant ainsi les beaux jours des traducteurs et interprètes de 27 pays et bientôt plus, ou opérer un choix qui allait inévitablement faire des mécontents parmi les locuteurs des langues qui allaient rester sur la touche.

En 2004, se créent deux cabines distinctes pour représenter les descendants d'un pays disparu qui n'est même pas mort de la guerre, les cabines tchèque et slovaque.

N'était-ce pas là une décision politique lourde de conséquences ?

Fonctionnaire depuis trop longtemps, je ne suis plus, comme le fait si bien Burckhard Doempke, l'évolution du marché libre où le client et l'argent demeurent roi. J'entrevois cependant le paradoxe suivant : d'une part, certains locuteurs est-européens qui, pour des raisons géopolitiques, n'ont pas grandi avec l'anglais/américain dans les oreilles, préfèrent l'entendre parler 'à leur façon' par des interprètes dont ils partagent la langue maternelle - d'où un phénomène de 'créolisation' de l'anglais - et ils refusent de comprendre une langue 'sœur ennemie' qui leur rappelle sans doute un passé qu'ils souhaitent oublier pour revendiquer leur propre existence au travers de leur variante. Nous voyons, d'autre part, s'instaurer l'hégémonie de l'anglais qui a su précisément accueillir les différences souvent considérables de ses régionalismes. Gageons qu'il supplantera ainsi sous peu les langues nationales à l'extérieur de leurs frontières.

S'il y avait aujourd'hui une langue officielle australienne, écossaise ou kenyane, l'anglais serait-il,  en cinquante ans, devenu la lingua franca du monde entier ?

À la naissance du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, les langues de ce défunt pays risquaient de tomber aux mains des opportunistes.

Le serbo-croate jouissait d'une excellente réputation. Les services publics d'interprétation consécutive et simultanée tournaient à plein régime. Le serbo-croate était la langue de travail de la RSFY, utilisée par les représentants de toutes les républiques et provinces autonomes au parlement fédéral et dans  les réunions de l'exécutif fédéral. Ce dernier  employait des interprètes pour les langues non yougoslaves (anglais, français, russe, arabe et espagnol). Il avait aussi des traducteurs en albanais, macédonien et slovène, tout comme des réviseurs pour les variantes bosniaque et monténégrine du serbo-croate, dont le travail consistait à ajouter 'j' ou 'ij' à des mots comme mleko (lait), ce qui a toujours diverti les collègues de ces services.

La RSFY faisant notamment partie des pays non-alignés, les interprètes et traducteurs du pays avaient une excellente pratique, maîtrise et expérience du métier, dans sa dimension nationale comme internationale.

L'École d'interprètes internationaux (EII) de Mons et l'enseignement secondaire belge utilisaient la méthode audio-visuelle et structuro-globale  de Saint-Cloud-Zagreb.

Se souviendra-t-on de Mme Danica Seleskovitch comme d'une Serbe ou comme de la grande dame qui a créé  l'ESIT ?

Le TPIY allait-il céder aux pressions nationalistes et offrir trois cabines distinctes, - bosniaque, croate et serbe -  aux accusés, à leurs avocats et à l'opinion publique de ces régions fratricides ?

Non ! Ne serait-ce que pour cette décision-là, ce Tribunal aura servi à quelque chose. 

C'est dans ces circonstances qu'est né le 'bcs'. Les accusés de tous bords reçoivent l'interprétation simultanée des débats de la bouche d'interprètes nés en Serbie, en Croatie ou  en Bosnie-Herzégovine.

....mais les bonnes choses et les bons sentiments n'ont qu'un temps, et voilà que l'AIIC et les autorités communautaires décident qu'il existe trois langues différentes, et que les interprètes de l'une ne comprennent rien et ne seront pas compris des autres...

Une langue, c'est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation, me rappelait récemment un collègue du Tribunal.

N'étant pas qualifiée pour me prononcer sur d'éventuelles différences profondes empêchant la compréhension entre le bosniaque, le croate et le serbe, permettez-moi une brève digression sur un petit pays où se rencontrent (s'affrontent ?) deux grandes familles de l'indo-européen, les langues germaniques  et romane.

C'est une petite Yougoslavie qui aurait depuis longtemps volé en éclats si Bruxelles n'était pas là, abritée par les institutions européennes.

Rêvons un instant qu'il soit autorisé à des Flamands d'enseigner leur langue en Wallonie, et vice-versa ; imaginons que certaines émissions télévisées soient en version originale avec sous-titrage ou que l'on offre aux enfants de Wallonie des classes vertes en Flandre, et vice-versa...

Mais revenons en cabine.... ou plutôt au moment où le recruteur institutionnel ou privé doit organiser une conférence de l'UE avec les pays issus de la Yougoslavie.

Certains collègues annoncent trois langues A (le serbe, le croate et le bosniaque) et un B anglais ou français, tandis que d'autres membres AIIC ont le serbo-croate ou un A et deux C. 

Que signifie le C ? Les collègues déclarant en A une seule variante ne vont-ils jamais interpréter pour des locuteurs des deux autres variantes ? Si le pays parlant une des variantes rejoint la famille européenne, les collègues parlant les autres variantes ne seront-ils jamais recrutés, ne serait-ce que pour travailler vers leur B (français, anglais, allemand etc) ?

Qui sera choisi ?

Outre la question technique du choix, doit-on entériner des velléités nationalistes dans une profession dont l'essence même est d'aider à l'entente et à la compréhension ?

La courte vue serait de dire que ce dépeçage politique de la langue sera créateur d'emplois. Le cas ne fera-t-il pas école ? Que feront les pays où se parlent plusieurs langues ? Va-t-on bientôt avoir 25 cabines pour une seule conférence ? 

Tôt ou tard, il faudra afficher complet et seules seront retenues les langues entendues du plus grand nombre....

Y aura-t-il un jour, au nom de l'identité nationale, une cabine dalmate, flamande ou wallonne ?

J'en tremble, moi qui sévis en cabine française depuis mille neuf cent septante-cinq !

1 The views expressed herein are those of the author alone and do not necessarily reflect the views of the International Tribunal or the United Nations in general.



Recommended citation format:
Kia DESCHAMPS. "À quand une cabine flamande… Ou wallonne ?". aiic.fr December 14, 2009. Accessed September 18, 2019. <http://aiic.fr/p/3354>.