Lettre du Président - L’année du Tigre et autres réflexions linguistico-interprétatives

Selon le calendrier chinois, nous venons d’entrer dans l’année du Tigre. Cette simple constatation peut revêtir d’innombrables facettes, selon la culture à laquelle on appartient et le point de vue d’où l’on se place. Et c’est ce qui m’a incité à vous livrer ces quelques réflexions.

Tout d’abord, prenons l’image du tigre. Pour un Européen, le mot évoque l’animal, souple et féroce, d’une beauté dangereuse, le « mangeur d’hommes » des contes exotiques. L’écolier se représentera un gros chat au pelage strié. La riche élégante imaginera un superbe manteau de fourrure. Le zoologue pensera aux zones où le tigre vit encore en liberté, à celles où il est menacé, à son habitat ou à la manière de protéger l’espèce. Le villageois indien craindra ses feulements trop proches des habitations humaines. Pour l’Asiatique, le tigre sera un principe masculin, un élément guerrier, un symbole de force, alors que le Bouddhiste y verra le symbole de la foi et de l’effort spirituel. Et en astrologie chinoise, l’année du tigre évoquera une période de changements rapides, d’épreuves, de remises en cause et d’occasions à saisir prestement.

De par sa formation, l’interprète, pour sa part, aura sans doute développé une grande sensibilité pour tout ce que le tigre est ou évoque, sans exclusive ni préférence particulière, afin de puiser dans ce stock, le moment venu et en fonction des circonstances, les éléments dont il aura besoin : aspects zoologiques dans un congrès de vétérinaires, aspects sociaux lors d’une réunion sur les animaux sauvages à proximité des villes et des villages, aspects écologiques dans le cadre d’un colloque sur la diversité des espèces, etc.

On peut ainsi concevoir que l’interprète a instantanément à l’esprit l’image de l’animal, mais aussi toute la liste de ses caractéristiques et des connotations qui gravitent autour d’elle, dès qu’il entend le mot « tigre ». Or, nous savons bien que le mot n’est pas l’unité de travail de l’interprète. Nul orateur ne prononce le mot « tigre » isolément, pour s’interrompre en attendant que l’interprète le traduise dans une autre langue. Ce mot s’insère dans une expression (par ex. « l’année du tigre »), qui à son tour fait partie d’une phrase (par ex. « je vous souhaite une très bonne année du tigre »), elle-même placée dans un contexte précis (un orateur s’adressant à un groupe de personnes).

Ce contexte lui-même n’est pas aléatoire, et l’orateur ne prononcera pas cette phrase sans raison. Il peut être Chinois et ainsi utiliser une formule toute faite et souvent répétée en cette occasion (donc : vouloir être poli, ou simplement répondre à une habitude sociale), ou bien Occidental et ainsi vouloir surprendre ou intéresser son auditoire (donc : vouloir séduire, ou se distinguer).

Les situations et contextes dans lesquels cette phrase peut être prononcée sont multiples, et à chacun d’eux, l’interprète devra s’adapter, en appréhendant la nuance ou l’intention qui s’y attache. Voilà qui, me semble-t-il, en dit long sur les processus cognitifs en jeu dans le cerveau de l’interprète. Et qui présente un lien manifeste avec la manière dont nous abordons, consciemment ou non, l’opération traduisante. Contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes peu familiarisées avec notre profession, notre cerveau ne constitue pas un immense dictionnaire répertoriant la traduction du mot « tigre » (et de tous les autres mots…) dans toutes les langues possibles. Mais il décode la valeur du mot dans le contexte dans lequel il est prononcé, en tenant compte de tous les éléments connexes d’un acte de parole spécifique (intentions, règles sociales, allusions culturelles, mais aussi environnement et communication).

L’interprétation est donc bien une opération sur le sens – ce qui m’incite à citer Stephen Pinker, qui écrit dans le livre « The Stuff of Thought – Language as a Window into Human Nature » :

Semantics is about the relation of words to thought, but it is also about the relation of words to other human concerns. Semantics is about the relation of words to reality – the way that speakers commit themselves to a shared understanding of the truth, and the way their thoughts are anchored to things and situations in the world. It is about the relation of words to a community […]. It is about the relation of words to emotions: the way in which words don’t just point to things but are saturated with feelings, which can endow the words with a sense of magic, taboo, and sin. And it is about words and social relations – how people use language not just to transfer ideas from head to head but to negotiate the kind of relationship they wish to have with their conversational partner.

Voilà qui me semble parfaitement décrire l’étendue même du champ dans lequel notre profession plonge ses racines : la vie même et toutes ses activités « techniques », l’être humain, avec les intentions qu’il véhicule, et surtout les relations sociales entre plusieurs individus, chacun chargé de son vécu, de ses connaissances et de ses émotions, et placés ensemble au cœur de situations de communication.

Puissions-nous maîtriser les défis consistant à maîtriser pleinement le sens profond des propos tenus, dans toutes leurs dimensions techniques, sociales et humaines.

Je vous souhaite une excellente année du Tigre !

Dans ce numéro

L’AIIC est une association d’individus et La voix des interprètes se propose de les présenter dans toute leur diversité. Mary Fons i Fleming donne le coup d’envoi de ce numéro avec un entretien avec Loreto Bravo (en espagnol et en anglais).

Le livre de Laura Bertone, « The Hidden Side of Babel », a reçu le premier prix Samuel I. Hayakawa pour “le plus remarquable ouvrage publié ces cinq dernières année sur des sujets directement pertinents pour la discipline de la sémantique générale.” Dans sa critique, Eduardo Kahane considère ce livre comme “un volume qui ouvre des horizons; bien documenté et bien écrit, avec dévouement et amour pour la profession, il arrive à point nommé. Il mérite toute notre gratitude, ne serait-ce que pour cette raison” (en anglais et en espagnol).

En 2008, les membres de l’AIIC ont été invités à participer à une enquête – et ils ont été 704 à jouer le jeu. Cornelia Zwischenberger et Franz Pöchhacker nous donnent désormais une aperçu des constats tirés de leur Enquête sur la qualité et le rôle : attentes et perceptions des interprètes de conférence.

En janvier de cette année, un “panel organisé à Rome a attiré l’attention sur les problèmes des interprètes dans les zones de conflits et a lancé un appel pour que leurs employeurs leur accordent un traitement plus juste.” Pour en savoir davantage, lisez la chronique de Linda Fitchett.

Un des orateurs de ce forum, Giulio Bartolini, nous a aimablement autorisés à publier son intervention portant sur la manière dont les principes de droit humanitaire peuvent s’appliquer aux interprètes en situations de conflits (en italien et en anglais).

Quand l’interprétation est-elle plus que la somme des parties qui la composent? Peut-être quand elle s’intègre dans une œuvre d’art. Jetez un coup d’oeil à travers la vitre de la galerie avec l’article de Benoît Krémer, Le regard de l’art sur la profession d’interprète (en français et en anglais).

Les articles publiés dans Communicate! reflètent la position de leurs auteurs et ne doivent pas être considérés comme représentant la position officielle de l’AIIC.



Recommended citation format:
Benoît KREMER. "Lettre du Président - L’année du Tigre et autres réflexions linguistico-interprétatives". aiic.fr March 16, 2010. Accessed February 21, 2019. <http://aiic.fr/p/3411>.