Bref plaidoyer en faveur d'un pessimisme bien tempéré sur l'actuelle suprématie de la langue anglaise

Que va-t-il se passer vers 2100 ou 2200? Reviendra-t-on à une nationalisation de la communication verbale, comme à l'époque de Villers Cotterets? Peut-être...

Du temps que je fréquentais, il y a longtemps, le lycée, on nous parlait de langues vivantes et de langues mortes, ces dernières étant le grec et le latin. Puis le mimétisme anglo-maniaque et la crainte, peut-être, que certains y voient je ne sais quelle nuance péjorative aidant, on connaît maintenant les langues modernes et les langues classiques.

Or, il est une langue qui est à la fois classique, moderne, vivante, pendant un moment de son existence et va, à un autre moment, devenir morte... morte, non pas dans sa nature intrinsèque, mais dans une fonction particulière et provisoire. C'est la langue véhiculaire, la "lingua franca" universelle et non pas seulement méditerranéenne. Son évolution sera curieuse, inattendue, différente en cela des langues vernaculaires. On connaît l'existence et la nécessité de ces langues, telles le bas latin, le français, l'anglais. Ne parlons pas du latin ou du chinois en tant que tels; ce furent ou ce sont des langues vernaculaires parlées à l'intérieur d'une même entité politique bien cernée : l'Empire latin ou l'Empire du Milieu. Le bas latin fut la langue véhiculaire de la chute de l'Empire romain d'Occident, lors de la prise de Rome par Alaric à la fin du Vème siècle jusque vers le milieu du XVIème siècle, à peu près lors de l'ordonnance de Villers Cotterets et son équivalent, en Angleterre, dans les états de l'Empire romain germanique, etc. On nous narre que pendant le Haut Moyen Age, les Vikings, les Goths, les Vandales, et parfois, les Huns, quand ils ne faisaient pas appel à des interprètes pour leurs échanges commerciaux, artistiques ou intellectuels, dans les rares intervalles de paix, avec les peuples du Sud, Ibères, ou Sarrazins, recouraient tous au bas latin. Le latin va alors subsister en sa qualité de langue véhiculaire et aussi de langue savante, juridique, artistique parfois, pendant environ dix siècles, en Europe. Puis on obligera les clercs à ne plus le parler, à le remplacer par le français, l'anglais, l'espagnol, l'allemand, l'italien (un peu plus tard pour l'italien). En somme, on souhaite nationaliser et démocratiser l'expression verbale. Cela va durer un peu plus de deux siècles. Et, dès le XVIIème siècle, Descartes recommande l'emploi du français comme lingua franca véhiculaire, internationale. Mais ce n'est qu'au cours du XVIIIème ou mieux vers sa fin, que ceci va effectivement se concrétiser. Au congrès de Vienne, après les guerres napoléoniennes, puis, pendant tout le XIXème siècle, le français sera la langue diplomatique, celle du savoir, celle des échanges.

Cette situation enviable durera environ deux siècles et demi. Qui aurait jamais osé prédire, au milieu du XIXème siècle, que c'en serait terminé vers 1950. Or, vers 1950, l'anglais prend la relève. Combien de temps va-t-il tenir? Le bas latin a rempli ces fonctions pendant dix siècles, le français pendant deux siècles et demi... et l'anglais? Jusque vers 2050? 2100 éventuellement? En tant que langue écrite utilisée pour des échanges non verbaux, sans passer, entre autres, par le téléphone, peut être un peu plus. Mais, en tant que vecteur oral de la communication, d'homme à homme, je ne le crois pas. Parce qu'à force de devenir de plus en plus "basic", il sera de plus en plus pauvre, et donc, de plus en plus insuffisant pour tout transmettre. A force de s'étendre à un nombre, toujours croissant, d'ethnies, il sera de plus en plus inintelligible. On peut, à cet égard, prendre l'exemple du français. Essayez donc de faire entendre à un viticulteur du Languedoc, le joual parlé par un habitant de Trois Rivières, vous m'en direz des nouvelles. Alors, avec l'anglais et son extension démesurée à tous les peuples de la terre...

L'anglais parlé par un Indonésien est-il, dès la première seconde, compréhensible pour le Brésilien qui se dit anglophone? Permettez-moi d'en douter. J'ai écrit, ailleurs, qu'au cours de congrès médicaux internationaux, l'anglais parlé par des orateurs français était souvent totalement inintelligible pour les participants australiens, néo-zélandais ou pakistanais, parce qu'il n'y avait pas un seul, je dis bien un seul, accent tonique qui fût correctement placé. Alors, que dire des malheureux Japonais, Suédois et autres Mexicains dont la langue maternelle n'est pas l'anglais! Les seuls membres de l'auditoire qui le comprenaient étaient les autres Français dans la salle.

Que va-t-il se passer vers 2100 ou 2200? Reviendra-t-on à une nationalisation de la communication verbale, comme à l'époque de Villers Cotterets? Peut-être... Se tournera-t-on vers une nouvelle mouture de l'Esperanto? Plus probablement, on s'orientera vers une langue composée de bruits, de slash(e)s, de flaks, de points, de tirets, de booms, d'icônes, de waps, de jobs... vous avez saisi : vers une langue informatique et internautique! Elle nous rappellera la chanson de Serge Gainsbourg, chantée par Jane Birkin, illustrant le discours de bulles de bandes dessinées.

L'humanité en sera-t-elle plus malheureuse pour autant? Je ne le pense pas. Mais çà et là, on verra peut-être errer quelques zombies nostalgiques à la recherche des langues perdues de Shakespeare, Dante, Goethe, Pouchkine, Cervantes et Frédéric Dard.



René Pinhas est interprète free-lance et membre de l'AIIC.
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René PINHAS. "Bref plaidoyer en faveur d'un pessimisme bien tempéré sur l'actuelle suprématie de la langue anglaise". aiic.fr August 13, 2001. Accessed August 23, 2019. <http://aiic.fr/p/366>.